Plume, à consommer avec et sans modération
le dimanche 19 janvier 2014 in écrire, vivre - Lien permanent
Il y a des soirs, comme ça, vous voyez, où on n'écrira que de la merde — ce qui, me direz-vous, ne change pas fondamentalement du reste du temps. L'envie y est, d'écrire, ça fait une heure qu'on est là, à attendre de pondre une phrase, dans le roman en cours, dans le blog, quelque part. Et puis on finit par pondre la phrase, et on voit bien que c'est de la bave. Alors on l'efface. Du coup on tombe dans le travers à la noix d'écrire sur le fait de ne pas réussir à écrire : fantastique créativité.
Plus sérieusement. En juin 2013, j'ai écrit un seul et unique billet : celui-là. Je disais mon anorexie écriturale et une forme généralisée de non-sentiment. Puis le mois suivant, soudain, l'éveil fou, et je me suis mise à poster quasiment tous les jours — du jamais vu sur les huit ans d'existence de ce blog. Est-ce une forme d'auto-entretien, d'auto-alimentation ? L'écriture appelant l'écriture ? Ou bien est-ce seulement une phase transitoire, celle qui suit les ondes de mon humeur ? Un peu des deux, n'est-ce pas.
On peut alors se demander ce que je viens chercher dans les lignes que je crache ici. Un lectorat ? Un crachoir ? Un dénudoir, un parloir de strip-tease ? Non, heureusement je ne suis pas encore arrivée à cette extrémité-là. Une scène où jouer un peu la comédie, la tragédie, être l'Electre que je ne suis pas, mythomaner et me faire passer pour plus profonde que je ne le suis, oui, probablement déjà plus. Mais dans ce jeu et cet outil, quel pouvoir d'auto-persuasion et d'auto-transformation, car il est si facile de se laisser prendre à son propre jeu, devenir la folle, l'amoureuse, l'attachée, la détachée, la puissante ou la malheureuse. En écrivant, on finit par se forger une série de caractères à tendance chimérique. Ce n'est pas un mythe : écrire, c'est une porte ouverte à la schizophrénie. Je comprends que les médecins interdisaient la plume à l'écrivaine Zelda Fitzgerald quand elle cuvait sa dépression.
Pour mon prochain roman, j'hésite entre faire du personnage central une délurée ou une puissante. Pour ma propre vie, ce n'est probablement pas un choix anodin.
Mais, cela va de soi, je ne viens pas ici que pour me déguiser ou m'afficher. J'écrivais il n'y a pas longtemps :
Car après tout, quel est notre rôle, à nous qui écrivons, si ce n'est de sublimer le quotidien — le mien, mais surtout celui des autres ? C'est, je pense, l'acte le moins égoïste que je fais dans ma vie, écrire. Chaque mot, chaque ligne, c'est mon offrande, mon partage, cette volonté de rendre le bouleversement que l'on me tend, une façon de dire autant que je peux la beauté qui m'entoure, vous qui m'entourez. Écrire, finalement, c'est peut-être une forme de gratitude infinie au monde.
Image : La Nuit étoilée, Vincent Van Gogh, Juin 1889, huile sur toile, Musée d'Art Moderne, New York, États-Unis.