Chasseurs de silence
le lundi 16 mai 2022 in chercheuse - Lien permanent

D'une valle (lire "vaché") encantada à une autre, le vent avait sculpté les roches, et les minéraux décliné leur couleur entre ocre, gris, brique et mauve. Dans ces contrées où la géologie est reine, nous avons roulé à la recherche du silence, notre antenne papillon dans le coffre. Nous roulions des heures durant sur des pistes sableuses piquées de buissons à épines, nous scannions la bande FM à la radio, et lorsqu'il ne restait plus que du grésillement, nous plantions nos piquets, vissions les bras de l'antenne, les câbles dans le boîtier électronique, et faisions nos acquisitions. Nous partions aux aurores sur des routes droites et vides, nous parvenions à nos hôtels à des heures indécentes. Sur une plaza San Martin, aux derniers villages de la civilisation, nous raflions des sandwichs au lomo dont le jus gouttait sur la toile de mon pantalon. Rien ne m'étonnait, rien ne m'angoissait, M. roulait vite et je m'assoupissais dans les traits de poussière et l'odeur d'essence - M. avait insisté pour emporter des jerricans. Mes cheveux étaient si propres, le nuage de Magellan s'effaçait dans la lune montante, O. me fatiguait à argumenter toujours et sur tout, mais nous riions beaucoup. Rien ne m'étonnait, ne m'angoissait, même lorsque nous avons crevé au milieu du désert, à des dizaines de kilomètres du village le plus proche, que la nuit se faisait et que nous n'avions plus de roue de secours, j'étais, je crois, au confins de la fiction, sur cette veine fragile que trace la réalité, je n'avais plus d'émotion. Au contact du désert, toujours je me mets en mode minérale, tout en moi se tait et ne sait que passivement contempler.
Plus tard à Buenos Aires, O. me disait : "Toi t'es vraiment cool en mission." Ce n'est pas que je suis cool, c'est que je suis insensible, comme saoule, cette intensité kilométrique, temporelle et politique, elle me rend ivre, tu vois, ivre et si tranquille.
