aile ectre

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tartines et étalage

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vendredi 28 juillet 2023

Choses terre à terre

On se sent significativement mieux exister
avec un sèche-cheveux de compétition.

Audrey Hepburn Smoking Under a Hair Dryer.

Mark Shaw, Audrey Hepburn Smoking Under a Hair Dryer, sur le plateau de Sabrina, 1953.

mercredi 19 juillet 2023

Valise 8

Toujours mes journées qui en font dix

Le temps ? Toujours je suis capable d'en créer si cela m'importe
Je vais chercher mon DS-2019 à Passy au bureau Fulbright
Bergère ô tour Eiffel

Et quand A. aligne quelques accords de Melody Gardot
We got that sunny morning waiting on us now
Il faudrait toujours savoir s'arrêter et chanter
Entre deux valises

Et puis
Cette vie jamais subie
La confiance absolue en nos choix
et nos élans, le timing parfait de nos bifurcations
plus humblement : cette chance inouïe de la vie

et celle-ci, je la prends en cabine.

Valise 7

Les intelligences de ma soeur
Nos analyses interminables
des crises existentielles
des neuro-atypicités
des êtres d’ici et d’ailleurs
Résultant en
de singulières compréhensions
rassurantes car compartimentales
et malgré tout toujours cette question :
So what?

C’est ce que j’emporte avec moi.

Valise 6

Escargots, gelati, jazz, cocktail Piazzolla
Entre la Seine et les galeries d’art
Ma dernière soirée impromptue à Paris
Ne pouvait être qu’avec ma belle L.
La tristesse et les vibrations par lames
L’exploration réciproque de nos âmes
Le flot inépuisable de nos vies

C'est ce que j'emporte avec moi.

Valise 1

Quarante-six kilos de vêtements d'enfants
Des cahiers à grands carreaux
De la ficelle de chanvre
Un exemplaire d'Electre
Une vingtaine de robes d'été – une par jour jusqu'en septembre

C'est ce que j'emporte avec moi.

Huit valises

Ai fait mes valises ces trois derniers jours.
Huit au total : quatre en soute, quatre en cabine.

mardi 4 juillet 2023

Départ

Hier soir, la crise de panique de K. me fait enfin prendre conscience du départ. Au moment de cette acceptation, une vanne s'ouvre, et je pleure longuement sur l'épaule de P., je ne sais exactement de quoi. Probablement parce que j'ai encore trop peu dormi. Probablement parce que dans ce départ avec les garçons, je vois la petite E. qui partait à six ans dans le New Jersey avec sa famille ; je m’étais laissée porter dans le déracinement, New York dans les années 80 était encore dangereuse, ma mère toujours serrait très fort notre main dans la rue. J’étais partie un an mais à cet âge, c’est comme partir dix ans. Quand je suis revenue en France, j’avais tout oublié. Le français, la difficulté académique, les amis, les lieux. Et je me demande comment cette année –qui pour nous adultes passera comme un coup de vent, dans une oscillation transatlantique énergétique et merveilleuse– marquera nos enfants. S’ils sauront en garder un souvenir précieux, la photo sépia qui tire les fils du cœur, les sentiments d’être un peu plus uniques, l’ouverture aux autres mondes, la passion pour les géographies. J’aimerais surtout cela : qu’ils n’aient jamais peur de partir.

vendredi 16 juin 2023

Conversations

E. : Ça va à vau-l'eau là. Y'a plus rien. Plus de PQ, plus de mouchoirs, plus de boîtes de conserve. Faut restocker sérieusement. Faut faire un drive.
P. : Ok, je fais ça maintenant.
E. : Comment tu peux faire ça à distance ? Tu sais même pas ce qu'il y a. Les sacs poubelles, le lave-vitres que la femme de ménage a terminé...

Je regarde l'écran de mon téléphone et d'un coup je me mets à rire.
E. : On a des conversations passionnantes quand même.

E. : Je suis en train de faire travailler son piano à K., de causer rapports d'entretien annuel avec V., financement MITI avec O., littérature avec L., mecs menteurs avec K., goélands avec Pa. et Da., et avec toi je cause lave-vitres.
P. : Drive payé.
E. : C'est ça d'être mariés.

Un instant je fais taire le bruissement incessant de mon cerveau. [Les années ne nous ont fait perdre ni en lucidité ni en tendresse], et nous avons relevé tant de défis dans une puissante convergence. Je ne sais si nous traverserons notre crise de la quarantaine comme tous les couples, mais tant que nous partagerons ce désir commun de construire notre famille, nos carrières et nos géographies, que nous nous rejoindrons sur le goût de la vie et la résolution des puzzles scientifiques, nous saurons exactement pourquoi nous continuons à nous accompagner et à nous nourrir.

lundi 12 juin 2023

Partir !

En sortant de ma torpeur, en montant une à une les marches vers mon bureau qui sent le bois, d'un coup ça me percute : attends, ce n'est pas moi ça, partir à reculons ? Avoir peur de quitter ce que j’ai et ne pas être sûre de ce que je vais trouver ? Non, ça n’est pas comme ça. Il faut partir, toujours, embrasser les nouvelles terres et les différences, aller explorer ce que nous ne sommes pas encore.

Je refuse de vivre cette année-là comme un exil. Je suis prête à aller gratter la fibre de ce college town où nous allons en apparence nous enterrer. Il y aura des mètres de neige en hiver. Il y aura des lumières, des ombres et la couleur-citrouille des feuilles à l'automne. Pour la morsure culturelle, il y aura New York, Philly, DC. Je n'attends rien, j'attends tout. Depuis les latte au lait d'avoine dans les cafés bobos, les bricoles à chiner au Goodwill, les ice-creams chez les Amish. J'ai hâte des routes droites et interminables qui s'avalent par centaines de kilomètres. Il y aura quelque chose de fondamentalement artificiel et de fondamentalement réel : cette frontière vibrante qu'on ne trouve qu'aux US.

Choses décevantes

Les silences.
Les portes dans la gueule, dans le silence.

J'ai arrêté de chercher à comprendre les hommes, leurs fragilités et leur refus de communiquer. Au final, c'est peut-être cette déception et cette colère qui m'occupera le cerveau et empêchera l'angoisse de prendre racine.

[Bande originale] : Disorder, Joy Division, in Unknown Pleasures, Factory Records, 1979.

dimanche 11 juin 2023

Une fonction mathématique

J'explique : pourtant, c'est x, y et z, donc mon cerveau devrait arriver à être dans un état normal, pas dans cette angoisse grise dont rien ne sort, qui absorbe toute énergie et déchire le ventre. Ma sœur me répond simplement : mais tu n'es pas une fonction mathématique.

samedi 10 juin 2023

Orage

Lorsque l’orage éclate, après ces longues journées abêtissantes de chaleur, je respire le parfum de l’eau mélangé à celui sucré de K., rond entre mes bras. Je lisse les plis de ma robe rouge. Et je convoque tout ce qu’il y a d’intelligence et de mammifère en moi, mais je n’y arrive pas. Je n’y arrive pas.

lundi 29 mai 2023

Sweet and Amazing Men

Quand je propose : allons passer un an en Pennsylvanie, P. dit d'accord, traîne à peine des pieds pour les démarches, et nous montons ensemble le projet familial. Quand je dis : il faut remplacer le robinet de l'évier, raccrocher le rideau tombé, imperméabiliser les pierres de l'allée, il va chercher cette énergie quelque part derrière le voilage de la procrastination naturelle et il fait.

J'écoutais D. me parler de rideaux raccourcis au lavage à remplacer (encore une histoire de rideaux, ils ont dû se donner le mot d'ordre ce week-end pour raccourcir ou pour tomber), la chienne à sortir, la voiture à acheter... Et Da. me parler des vacances à organiser une année en avance, la mère-dragon, je crois qu'il me disait, qui avait besoin de houspiller pour être dans le contrôle, pour que les choses soient faites... Et S., et Si., et P.... et tous ces sweet men de notre génération mariés à des fortes têtes – ou peut-être tout simplement à des femmes.

Je ne saisis pas forcément leur mécanisme, mais cela m'émerveille, cette profonde gentillesse et la tendre résignation avec laquelle ils nous supportent et nous soutiennent, dans nos envies et nos folies, dans nos coups de têtes, nos logiques implacables et indiscutables. L'énergie que vous donnez à porter votre famille, à faire ce qu'on vous demande dans une marge étroite, sans vous plaindre ou si peu, et avec cette conscience qu'elle a raison. Il y a une certaine forme d'abnégation dans ces quotidiens-là.

Parce que, lorsque vous portez ainsi, que vous donnez sans limite de votre temps et de votre force, sans gloire et sans prix, qui vous dit : « c'est impressionnant tout ce que tu fais, bravo, super travail » ? Quel article de journal parle de la difficulté du rôle de père et d'époux, d'exister et de vivre pour vous, alors que tout le monde dépend de vous ? La durée ridicule du congé paternité en dit long, et au concours CNRS, on accordait un bonus d'une année par enfant aux femmes, alors qu'on ne se posait pas la question pour les hommes. Mes collègues dans le jury, la plupart vivant avec des hommes apparemment incompétents et/ou à l'abnégation douteuse, ne comprenaient pas mon irritation.

Je l'évoquais déjà [ici], et c'est un sentiment qui n'a fait que se renforcer avec le temps, les enfants, les aspérités et les joies de la construction. J'ai eu ma part de satisfactions et de compliments ces derniers temps, et c'est aux personnes qui nous accompagnent qu'il serait temps de rappeler, comme le disait Andromeda : « They are amazing. »

Choses quotidiennes

Ikebana

Curieux lundi férié qui s'étire félin, je me lève tard, muse au jardin, compose un ikebana (un japonais rirait à cette affirmation).

Je me dis : maintenant que je le peux, il faudrait écrire ce jardin, ce jardin secret de mes rêves de fillette, les rosiers grimpants parfumés aux robes blanc-rosé ou carmin, les bouquets de sauge et de lavande, le cottage garden anglais côté soleil qui jouxte le côté japonais ombragé : érable ciselé, gardénia, hortensias et rhododendrons... Chez Giraudoux, Electre avait failli se marier à un jardinier après tout. Je me suis mariée à P.

Échanges avec mon éditeur dont l'apparition du nom dans mes messages me donne toujours un petit tressaillement au cœur, comme l'amoureuse.

Tasses de café en compagnie de Clarice Lispector et de ma demande de financement avec l'équipe brésilienne de GRAND, ce qui est équivalent (?) nous restons dans le même pays.

A. compose son morceau au piano. K. dessine sur son carnet à croquis.
Je crée un bento pour son picnic du lendemain avec des oeufs en ailes de papillon (une japonaise rirait à la vue de la réalisation).

Et bien sûr dans la soirée tout se termine en cris et harpie.

mardi 16 mai 2023

Fiente printanière

Ce matin je vais chercher mon visa à l’ambassade pour notre aventure américaine. P. est parti tôt, alors j’inonde la maison de Michel Camilo y Tomatito et réveille les enfants. Quand j’ouvre les rideaux, la lumière me percute, le monde est frais de toute la pluie qui l’a lavé ces dernières semaines. Les enfants sont heureux et, rare, je n’ai ni besoin de crier ni de houspiller. Nous partons tous les trois dans une petite liesse commune. Sur le chemin de l’école, je tiens la main potelée de K., qui babille sur les orques de la péninsule Valdes au printemps dernier, et je pense à toutes ces personnes chères qui m’entourent comme des bulles de joie. Au passage sous un marronnier, plouch, plouch, j’évite de justesse ce que K. prend en pleine tête : la fiente matinale d’un pigeon printanier. J’essuie K., la fiente et ses larmes, le console, et puis je ris, nous rions tous les deux parce que c’est le printemps et que même les oiseaux nous chérissent, il fait si beau, et cette journée est toute à saisir.

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