aile ectre

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chercheuse

Fil des billets


mercredi 19 juillet 2023

Valise 4

Une bise à trois chercheurs
évidemment
ce sont ces trois-là
qui clôturent cet instant

C'est ce que j'emporte avec moi.

Valise 3

Une stagiaire russe
Une doctorante
Leurs mots
C'est ma prof d'anglais d'antan
qui m'écrivait en réponse à mes remerciements :
« It's this feeling that sometimes you got it right. »
Oui, ce sentiment.

C'est ce que j'emporte avec moi.

Valise 2

Mes garçons
Sucrés et tranquilles
écoutant une discussion sur les matrices de Fisher
sous une voûte de fond diffus cosmologique
et les fauteuils assortis

C'est ce que j'emporte avec moi.

mercredi 5 juillet 2023

Tempest

J’ouvre mon talk en riant : « I thought I had left all the craziness and my mess behind in Paris, but apparently I’ve brought it here! » Je parle à une audience hybride, la moitié dans le grand amphithéâtre, l’autre en ligne depuis les hôtels car depuis ce matin, nous recevons alerte sur alerte dans nos téléphones sur la tempête qui s’abat sur Amsterdam. Je trouve tout ça presque amusant, et je suis de toute façon tellement heureuse de retrouver [Pa.], mon adorable godfather italien, avec qui dès l’instant où nous nous serrons dans les bras, nous parlons des choses émouvantes et importantes. Tellement heureuse de retrouver [Ph.], et de sécher les sessions de la conférence pour discuter des rebondissements de nos vies. De balancer la fille de deux mois de S. contre mon sein alors que nous parlons des jerks in Physics. De donner mon talk – les quarante-cinq minutes où je prends la scène me confirment qu’il s’est définitivement passé quelque chose, et que je ne suis plus la même chercheuse qu’il y a quelques mois. D’être assise dans une salle comme avant covid, à faire semblant de comprendre la physique faite par les autres. Dehors le monde court à sa perte, je ne sais pas si mon train roulera ce soir. Les taxis n’arrivent pas, le traffic est bloqué, les arbres déracinés. Lorsque les éléments se déchaînent, c'est comme s'ils prenaient le relai de mon cerveau ; je suis très calme, très raisonnable et toujours très intense.

mardi 4 juillet 2023

La présence

Et ce que je n'ai pas écrit hier, c'est la grâce qu'il y a à recevoir ces confidences, la gratitude et la force que je ressens à être ici maintenant. À pouvoir être présente, à mon tour, juste avant la brisure. De pouvoir leur dire : « Écris-moi, appelle-moi, quand tu veux ma porte, mon Slack, mon téléphone te sont ouverts. » À pouvoir témoigner et transmettre, conseiller et expliquer, à pouvoir apaiser et encourager. Tout ce qu'Andromeda aura fait pour moi. Il y a quelque chose de rassurant dans ce cycle de la vie, de la recherche, de recevoir, de donner, de pouvoir résonner dans l'adversité, et d'entendre à travers des larmes : « Thank you, Electre. This is so helpful. »

lundi 3 juillet 2023

Magnifiques chercheuses

Il y a J., ce matin, fière et au bord de la cassure. Les larmes de M. entre deux eaux, jeudi dernier. Et puis L. vendredi, mains jointes, lèvres serrées, dans le témoignage factuel et direct. Toutes les trois brillantes, blondes, belles, toutes les trois dans ces endroits noirs et isolés que la recherche réserve aux femmes talentueuses aux prémices de leur carrière. Elles se tiennent si droites, elles ont les yeux grands ouverts aux questions, aux doutes, aux imbécilités de certains hommes. Elles m'écoutent comme si je détenais les secrets éternels de la femme-chercheuse. Je leur dis : oui, ça n'a pas changé et d'une certaine façon ça ne changera jamais. Toujours vous serez dans le doute, toujours vous serez à la merci de misogynes paternalistes, et toujours ça vous fera quelque chose, mais vous continuerez à avancer parce que vous aurez appris à gérer cette blessure. Et ce doute, cette sensibilité que vous avez, ce sont eux qui feront toute votre force, la beauté de votre science. Alors n'arrêtez jamais, ni de douter, ni d'être ce que vous êtes : des chercheuses magnifiques.

mercredi 28 juin 2023

Au bureau au parc de Sceaux

Felibres

Sceaux

Au bureau en bordure du parc de Sceaux ce matin. Il faudrait plus souvent travailler ainsi délocalisée. Sur la route, j'écoute Alessandra Sublet qui raconte sa bourde avec François Hollande, parlant à l'antenne de sa mère qu'elle ne savait pas décédée. Je ne sais pas si c'est le choix et le flot de mots « Ça a créé une connexion. Plus tard, pour la présidentielle, c'est mon talk show qu'il a choisi. Je lui pose une seule question : vous êtes à l'aube d'un possible quinquennat, qu'en aurait pensé votre maman ? » Elle enchaîne avec cette diction pointue de la quarantenaire assumée, mais avec une certaine douceur : « Il ne faut pas s'inventer une place dans la société. Il ne faut pas croire que parce qu'on étale sa culture, on est plus intelligent que les autres. » Cela m'émeut et me nourrit dès le matin. Je sirote un espresso, puis je vais me poser sur un banc en pierre, sous les immenses marronniers, entre les allées dessinées par Le Nôtre, composer quelques transparents sur le multi-messager.

mardi 20 juin 2023

Choses incongrues et jolies (?) 2

Chantecler

La longue mosaïque désuète et joyeuse dans le couloir du RER, quand on se rend à Jussieu.

Les liasses de bouts de papier découpé pour voter au conseil scientifique de l’unité formation recherche de physique – comme au vingtième siècle.

Une série de votes politiques complexes sur lesdits bouts de papier, entrecoupés de dépouillements interminables, dans une salle obscure, étouffante, qui sent la sueur des directeurs.

Textoter les chiffres en live à un directeur de laboratoire concerné par le résultat.

Me dire que ça doit le gonfler et qu’il faudrait que je me taise.

Siroter un matcha latte aux arènes de Lutèce toute seule en plein après-midi.

Recevoir un message dudit directeur, entendre en sous-jacence sa diction italienne : «  Merci beaucoup Electre, c’est comme suivre un match de foot ! »

Claude Maréchal, Détail Station RER Saint Michel, 1988

mercredi 24 mai 2023

South Pole Traverse

N., K. et leur équipe nous font visiter leur Radio Lab. Salle aveugle, bétonnée, laide, en bazar apparent, jonchée de câbles et d’électronique, de post-its barrés, d’une grande antenne papillon et de boîtiers métalliques en tous genres. Je ne cache pas mon enthousiasme. Leurs antennes sont au Groenland et au Pôle Sud et je dis que j’ai mal choisi mon expérience : je préfère le grand froid à la chaleur du désert. Ils me racontent la longueur et la noirceur de l’hiver, les serres où poussent tomates et concombres, la qualité gastronomique des repas. Enfin ils me racontent les caravanes qui traversent la glace sur plus de mille six cents kilomètres pour approvisionner la station en diesel. Les convois jaunes partent de McMurdo en tirant des barils sur des radeaux gonflés, et traversent l’Antarctique pendant des semaines, trois fois par an. Tout ça pour détecter des neutrinos. Ce que l’Homme réalise avec courage, rêve et passion, me sidérera toujours.

mardi 23 mai 2023

De chaises et de thèses

Chaises Bruxelles

Bruxelles. Nous dînons de moules et de carbonnade de bœuf avec O. et notre étudiante M., pétillante et lumineuse comme toujours.

« Notre troisième doctorante, Electre, » me fait remarquer O. avec un regard entendu.

S., qui rédige son manuscrit en cette fin de thèse, a grandi, mûri, et O. comme moi sommes ridiculement fiers de ce qu'il est devenu. L'émotion quand nous évoquons notre affection pour nos étudiants : nous en avons tous les trois les yeux rougis — la bière et le vin sera notre excuse.

Ensuite, nous allons sur Grand-Place, la lune s'est levée en un fin croissant. Nous avons un enthousiasme commun sur ces façades chargées, les rangées de chiens-assis, O. nous fait un cours d'Histoire tiré de Wikipédia, édulcoré de blagues de mauvais goût. Je repère d'étranges sculptures de chaises sur les voûtes de l'Hôtel de Ville et nous en résolvons ensemble l'énigme.

La nuit est fraîche, je suis épuisée et au bord de cette dangereuse faille émotionnelle, mais j'écris plus tard à O. : « Merci. C’est pour ces moments-là que je fais ce métier. » Et lui aussi.

mardi 16 mai 2023

Drames et tendresses

Lundi 15 mai : c’est le dernier jour des candidatures à la direction du laboratoire, et c’est le psychodrame – que dis-je le drame. Une sorte d’extension du théâtre du Palais Royal en somme. L’ambiance est à la conspiration et au serrage de coudes, avec des élans d’abnégation et de sagesse. Dans mon état métastable vrillée, dois avouer m’être délectée de chaque instant de cette pièce. La pagaille chez mes collègues, leur demande insistante si sweet de me présenter pour les sauver, X qui me tombe dans les bras en sortant d’un entretien éprouvant, son délicieux parfum avec.

Mais je n’ai pas besoin de me présenter pour cette direction – même si je pense que j’aurais bien aimé au fond, j’ai une tendresse déraisonnable pour ce laboratoire où j’ai grandi et qui m’a accompagnée dans mes doutes et mes constructions folles, et j’aurais bien rendu un peu de tout ce que je lui dois. Et puis comme je disais à Pa et Da, j’aurais bien encore un peu navigué en leur compagnie, car ces connexions-là sont tout ce qui me donnent envie de me lever et prendre le RER le matin, ou revenir de mission.

Je n’ai pas besoin de me présenter, parce que comme toujours, L. est grand. Je l’appelle et lui parle avec cette familiarité probablement un peu déplacée.

L. me dit avec son flegme naturel : « Je m’en occupe. » et a tous les arguments pour que je puisse retourner à mes autres soucis. J’avais oublié à quel point il était rassurant, ce roc, cette omniscience, cette omnipotence. Le cardinal de Richelieu (comme il détesterait cette comparaison…). J’avais oublié comme c’était agréable d’être portée et de ne pas lutter, de faire confiance.

samedi 22 avril 2023

Good company

Peut-être que c'était cet accompagnement qui donnait au Japon un goût fondamentalement différent des autres fois. À plusieurs fuseaux horaires, il y avait P. évidemment avec lequel nous nous lancions encore dans des projets fous, il y avait O., il y avait la petite équipe de direction du labo et les jeunes de l'équipe GRAND. Dans le train, O. m'aligne tellement de bêtises que je ne peux m'empêcher de m'esclaffer tout haut – ce qui ne se fait pas ici... Je lui écris : « Je vais me faire dénoncer à la police des mœurs. ». Il y avait la présence rassurante de mon grand polonais Le., qui était venu me prêter main forte pour défendre GRAND. Avec ses huit années de post-doc au Japon, il sait lire presque mieux que moi les oui et les non des collègues, me présente à un italien réjouissant avec lequel nous avons une conversation politiquement très incorrecte, et me montre les lentilles du satellite russo-nippo-américano-européen K-EUSO qui s'est éteint dans la géopolitique. J'étais accompagnée de M., O-san, S-san, de leur petite doctorante pêchue, j'étais accompagnée des formidables S. et A. à Chiba, qui proposent également de nous aider sur GRAND. Je me sentais, je crois, soutenue, entourée, faisant partie d'un réseau que je tissais et qui se solidifiait, et j'aimais que les personnes qui en faisaient partie aient toutes quelque chose de spécial, d'humainement brillant, de scientifiquement percutant. Théoricienne, je me sentais si souvent seule et décalée, dans un effort parallèle à la communauté — et j'en étais pleine d'orgueil stupide. Aujourd'hui nous montons cette si belle Collaboration, et je ne pensais pas dire un jour que cette communion d'efforts est plus touchante et exaltante que tout.

vendredi 21 avril 2023

Ueno

Mitsui Ueno

Et perchée en haut de mon business hotel à Ueno, dans les allées et venues des trains JR, sous la grande pancarte lumineuse d'un type qui boit du thé en bouteille, dans mon pyjama fourni avec la chambre et les slippers jetables, j'étais seule et accompagnée jusqu'à l'aube. Je me couchais alors que mon équipe française battait son plein, je dormais à peine quelques heures et repartais avec entrain dans mes petites robes noires serrées et mon foulard parisien, vendre mes GRAND tapis et parler science en semi-japonais, semi-anglais. J'étais toujours en retard, je me perdais dans les campus fleuris d'azalées, je prenais des trains pendant des heures et y écrivais mon livre. J'écoutais Samuel Barber, Arvo Pärt et Jóhann Jóhannsson qui donnaient à mes trajets un son transporté et/ou céleste. Je prenais Tokyo comme la ville qu'elle était, immense, sans sens et sans direction autre que les changements de train, aux sonorités inutiles, aux odeurs aseptisées, puis de friture et de grillades.

Je pensais à la qualité de ces missions dont je m'émerveillais déjà ici. Le troubatourisme : c'est ne pas être là par hasard, c'est quelque part s'intégrer à l'existant car on apporte quelque chose ; et notre fil rouge astrophysique est déployé, qui nous guide en tout terrain étranger.

mardi 18 avril 2023

Cour et vœu non pieux

Mais évidemment il n'y a pas que la nourriture.

Je discute avec M., expatrié du CNRS et directeur d'un laboratoire franco-japonais qu'il a fondé, accompagnés d'un café et du soleil, au pied du bâtiment froid, quasi-soviétique de l'ICRR. J'aime le balancement de notre conversation, son intelligence, son histoire, et la considération si naturelle avec laquelle il me parle. Après mon séminaire, le groupe japonais m'emmène dans une petite salle grise et désorganisée, autour de tables, de bouts de câbles et de brochures, deux professeurs, des postdoctorants, doctorants, et – surprise ! – une doctorante. La physique, les cultures et les rires s'entremêlent joyeusement jusqu'au dîner, dans cette camaraderie de travail si spécifique au Japon.

Quand je rentre, il est tard, et dans un compte-rendu détaillé, j'écris à O. que l'équipe que je suis venue courtiser semble se laisser tenter. La réception que j'ai eue est tellement différente d'il y a trois ans, et c'est la preuve que GRAND a mûri, progressé, que nous sommes en train de convaincre. Il m'envoie des fleurs, je rougis par émoticon, et j'interprète : c'est circonstanciel, le timing est bon, on est en train de décoller et les groupes un peu partout sont en train de chercher leur projet futur, on arrive exactement au bon moment. Le vœu non pieux de ma carrière, c'est ce message que je martèle : que l'astronomie du futur soit celle des neutrinos de ultra-haute énergie.

jeudi 30 mars 2023

Maléfique et éteinte

Nice Tour Bellanda

Le premier jour, Nice est étonnante de beauté. Le ciel sombre se dégage comme je monte vers le Château et je suis entre pins et fioritures, chemins de pierre et étendues de toits ocres, la mer brille au-delà de la tour Bellanda qui semble sortie d’un roman de Gracq.

Ce soir-là, les dieux me punissent de mes élations et comme la reine des neiges, je reçois un grain non pas de glace mais de sable dans l’œil gauche, qui raye ma cornée. Pour le reste du séjour, je suis pleurante d’une face – comme la façade du palais d'Agamemnon – et craignant la lumière, comme une sorte de sorcière maléfique que l’on peut détruire en ouvrant d’un coup les lames d’un store.

De la vue plongeante de l’Observatoire de Côte d’Azur, je ne vois pas grand chose, que beaucoup de lumière et de ciel bleu qui m’assassine. Je donne mon séminaire, je vends mes GRAND tapis, les discussions sont agréables en haut du Mont Gros, dans la maison jumelle aux parquets qui craquent, entre les chemins qui sentent les pins, accompagnée de l’accent italien de S.

Je rentre à Paris, mon vol est annulé, en retard, au mauvais aéroport. Je rentre et je vois comme mon œil atteint a éteint cette lumière qui brûlait en moi. Les difficultés de convergence avec des collaborateurs, j’ai soudain perdu toute mon énergie, mon élan, je n’ai plus envie de rien porter.

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